SAQIYUQ: inuktitut pour désigner un fort vent qui souffle sur la banquise,
un vent qui change subitement de direction tout en maintenant sa force.
Un mois et demi avant la naissance, après bien des réflexions, mon amoureux décide de quitter son emploi. Il accepte aussitôt un contrat jusqu'au 14 octobre. Tout le monde est persuadé que le bébé arrivera pendant ce contrat. J'accouche
toujours d'avance. Et pourtant. Les jours passent et pas de bébé. Le contrat se termine, pas de bébé. Le 15, il va fermer ses dossiers. Pas de bébé. Le 16, il a une entrevue pour un nouvel emploi. Jamais je n'aurai été enceinte si longtemps.
Le 17 octobre est la première journée en un mois et demi où mon homme n'a rien de prévu à l'horaire. Le vent tourne.
Saqiyuq.Au petit matin, je me réveille déçue de ne pas avoir de contractions. J'espère le bouchon muqueux en allant à la toilette. Rien. Je me recouche puis cette chaleur qui serre doucement le bas ventre. Les yeux ouverts et le sourire aux lèvres, j'appelle la suite. Une autre. Je la veux, l'accueille. Puis 4 autres dans l'heure qui suivra.
Saqiyuq!Je me lève pour préparer les garçons pour l'école. Tous les trois viendront à tour de rôle serrer avec tendresse mon gros ventre. Les crampes sont toujours là, discrètes. Avant que mes grands ne quittent avec leur père pour l'autobus, prise d'urgence je leur dis: "Les gars, si ce sont les grands-parents à l'arrêt d'autobus cet après-midi, c'est que papa et maman sont en train d'avoir le bébé!" Mon amoureux me lance un regard surpris. C'est pour aujourd'hui que je lui dis. Il quitte avec le sourire.
Je déjeune avec mon fils le plus jeune. Je remonte ensuite m'étendre pendant qu'il joue à mes côtés. Mon homme déjeune. Je me lève rapidement, pleine d'énergie. Je ne veux pas du lit, ni de la chambre. Il fait si lumineux dehors! Je m'habille, pense à la journée qui vient. J'écoute le coeur foetal battre, plein de vie. Mon amoureux se fait discret, calme. J'apprécie qu'il ne pose aucune question et je ne sens pas le besoin de sa présence constante. Il me dit de ne penser qu'à moi, qu'il se charge du reste. C'est ainsi qu'il s'occupe d'Albert, puis va le mener à la garderie où mes parents le prendront en après-midi.
Je décide d'aller marcher près de la rivière. Les crampes sont régulières. Je quitte avec mon cellulaire, une pomme et mon Ipod. Comme l'air est doux! Le soleil d'automne vient illuminer tout ce qu'il touche. Je mets le casque d'écoute et file. C'est la chanson
Yellow de
Coldplay qui joue. Cette chanson que j'écoutais encore et encore en juin, alors que j'étais sur la banquise avec ce bébé dans mon ventre. Je marche vivement. J'aime que mon talon sur le trottoir claque en même temps qu'une crampe arrive. Trop de joie. Je vais accoucher aujourd'hui. Des larmes de bonheur coulent sur mes joues et je marche encore plus vivement.

Je passe devant "mon arbre", un orme immense. Je touche son tronc et sens nos sèves couler. Tout autour est plein de couleurs. Mes yeux voient plus clairement les détails de l'automne.
Puis mon téléphone sonne. Mon homme qui rigole, on vient de l'appeler, il a eu l'emploi. Ce vent qui tourne encore. Tout va si vite, on est surpris, heureux. Je continue de marcher en imaginant cette nouvelle vie.
Plus loin je m'assois face à la rivière et j'attends les signes de mon corps qui accouche. Ils sont là, impossibles à manquer. J'ai le coeur plein de bonheur et ferme ces yeux qui coulent encore de joie.
J'écoute cette nature urbaine. Je sens le vent frais sur mon visage et

ça m'apaise. Je sens l'odeur terrienne de l'automne puis, en arrière fond, elle me frappe. L'odeur de l'eau froide. Me voilà replongée au Pôle Nord, sur la glace. Parce que voilà ce que sent le Grand Nord: l'eau propre et froide. Toujours les yeux fermés, ces images de blancs, de bleus, de gris. La force des glaciers. Le silence de l'essentiel. Que toute la force de cette nature vienne bien faire naître mon bébé!

Puis, j'ouvre les yeux. Le clash qu'on ressent presque comme un coup de poing. Toutes ces couleurs violentes de beauté! Comment est-ce que ça peut être si beau? C'est alors que devant mes yeux flotte un prénom pour ce bébé. Un prénom qui colle, mais un prénom de fille. Que puis-je bien faire avec un prénom de fille alors que c'est un petit Clovis qui est là, tout près? Je le laisse passer le prénom, lui dit adieu. Me lève et marche encore.
Les crampes sont plus rapprochées. Je sens le besoin de revenir à la maison, d'être avec mon homme. Arrivée chez moi, je le retrouve au téléphone avec un ami. Je consulte mes courriels puis j'ai ensuite envie d'un bain. Mon amoureux vient me voir et m'apporte à manger. On discute de la suite des choses et il quitte pour l'épicerie. Seule dans la maison, je suis bien dans l'eau. Les contractions se prennent doucement, calmement. Je touche dans mon vagin et je sens une tête juste là, mais je n'arrive pas à rejoindre mon col, trop loin derrière. Le bébé bouge bien. Il se tourne, se place, se prépare pour le grand voyage de la naissance.
Je sors du bain après un long moment et avec mon homme, on prépare la chambre. Je sais qu'en bas, il a fait bouillir de l'eau et placé le linge stérile au four. Il couve et je l'aime. Nous dansons ensemble. Pendant la contraction, je m'accroche à son cou, je voudrais être suspendue dans le vide. Je veux m'ouvrir, tout de suite! Mon homme me dit d'oublier la 'technique', de prendre les choses doucement. Il a raison et ça me fâche. Je ne veux pas de douceur, je veux être dans la naissance animale, violente.
Je m'installe dans la chaise berçante de façon à envoyer la pression vers le bas. Mon homme doit se pencher pour être près de moi. Après un moment, je suis frustrée. J'ai l'impression de stagner. Mon amoureux me dit alors qu'il a mal au dos. Je me demande s'il pourra tenir le coup, j'ai besoin qu'il aille toute son énergie. Il décide d'aller s'étendre dans le lit. Je me couche à ses côtés et ça ne va plus du tout. Une contraction vient et je plonge dans la souffrance. Moi qui accouche dans le silence, je me mets à crier. Mon amoureux se redresse, ça ne ressemble à rien de ce qu'on connait. Une autre contraction et c'est pire encore. Ça suffit que je dis, il est hors de question que je reste dans ce putain de lit! Je me lève en colère, l'énergie n'est plus bonne du tout.
Saqiyuq, le vent doit tourner
maintenant!
Souffrante, je veux retourner dans le bain. Mon amoureux le prépare et me dit qu'il a faim. Dans ma tête, c'est la tempête. Je ne veux pas qu'il s'en aille! Et s'il devait ne plus revenir? J'ai mal, je me sens seule.
Mais le vent tourne, encore une fois.
Je regarde l'eau et me dis que je ne peux pas laisser mes vieilles peurs prendre le dessus. Je suis capable d'être seule. J'ai besoin d'être seule. Je lui dis d'aller manger, que ça va aller. Il quitte et je me retrouve dans le bain. Je suis bien. La contraction arrive et elle passe. Plus de souffrance, pas même de douleur. Je flotte. Je suis à nouveau dans ce corps. Je décide d'aller toucher ce bébé. Je sens une belle ouverture avec une poche des eaux bien bombante et un col tout retroussé autour de cette belle tête.
Je reste un long moment dans le bain, seule. Puis j'ai envie de mon homme. Juste au moment où je m'apprête à prononcer son prénom, je l'entends qui m'appelle. Il s'assoit en silence à côté du bain et je murmure: "Je pense que j'ai besoin de toi maintenant". Il me donne la main et on reste comme ça, à prendre les vagues qui passent. C'est doux.
Je sors finalement du bain avec son aide. À nouveau sur la chaise berçante, mais dans un autre espace temps, celui de l'accouchement. Un monde où les paroles sont superflues et où l'amour prend toute la place. Mon homme place ses mains chaudes sur moi, sur mes seins, mon ventre, mes cuisses, entre mes cuisses. Les contractions arrivent et il reste immobile. Je m'accroche à lui, je l'aime. Il me dit de me laisser traverser par la vie et je pense à cet

immense cap de l'Ile d'Anticosti. Je suis un roc. Mon corps et ma tête sont totalement relaxes, je ne sens aucune tension et n'offre aucune résistance. Je somnole, je suis dans un brouillard amoureux et douillet. Puis j'ai mal au coeur, je me demande 'combien de temps encore'?
Saqiyuq!
À cette dernière pensée, un seul mot clignote devant mes yeux fermés: transition! J'ouvre les yeux. Parti le brouillard. Je suis pleine de lucidité et je demande à mon amoureux s'il est prêt à l'avoir ce bébé. Je le tire aux toilettes en lui disant que je vais perdre mes eaux d'une seconde à l'autre.
Assise sur la toilette, une contraction arrive. Pas de doute, ça pousse. Une autre contraction puis 'plouc', la poche des eaux est crevée et ça descend encore. Je me lève, on regarde la couleur du liquide qui nous semble brunâtre, laiteux. Mon homme me demande si c'est du méconium. Je lui dis qu'on s'en fout, que tout va bien! Je suis fébrile, dans l'urgence. Je veux ce bébé maintenant. Je m'installe d'abord accroupie dans le lit, mais je n'y suis vraiment pas bien. Mon amoureux se place derrière moi et je me couche le dos contre lui. Il me tend le doppler, on écoute le coeur foetal. Je compte un peu plus d'une 30taine de battements en 15 secondes. C'est parfait. Le bébé réagit très bien au travail. Je m'installe et on attend.
On attend ce qui me semble une éternité sans que rien ne se passe.
Puis je la sens venir la vague.
Dieu que ça pousse, dieu que je suis heureuse! Je veux sortir ce bébé de là. Je fais remarquer à mon homme comme tout va bien. Du liquide coule sur mes mains, je regarde la couleur et c'est clair comme de l'eau. Oh oui, tout va très bien, c'est à peine si je n'entends pas la Mort qui quitte la pièce. La Vie est toute là, resplendissante et je me promets d'y goûter avec tout mes sens.
Nouvelle pause. Nouvelle poussée. Ça brûle mais je n'arrive pas à toucher à la tête, toute recouverte de périnée qu'elle est. Mais je la sens et je veux ce bébé, vivant, sur notre lit, tout de suite.
Pause. On entend l'angélus résonner au loin. Il est 18 heures. On s'embrasse.
Autre vague. Mes yeux sont fermées et je sens sa tête émerger. Ça tire, je pousse. Mon homme se redresse derrière moi. Ému, il s'écrie que oui, la tête est là! Il me dira plus tard que ses yeux regardaient le plafond. Un bébé en postérieur! Comme moi à ma naissance, comme ma mère à la sienne. Comme les Inuit aussi, qui autrefois accouchaient surtout en postérieur. Naissance tout en symboles.
J'entends aussitôt des petits vagissements. Oh! le bonheur. Ce bébé vivant respire sans même être complètement hors de moi. Je le veux maintenant dans mes bras alors je pousse de toutes mes forces et je sens un corps qui glisse. Je crois que ça y'est et tente de me relever, mais une autre poussée m'indique qu'il en reste encore en-dedans de ce bébé! J'aide la poussée et voilà le travail!
J'ouvre les yeux aux pleurs de ce petit. Mon homme saute aussitôt du lit. Je me redresse vivement vers mon bébé. Je le vois entre mes jambes, si rose, plein de Vie et avec... une vulve! Une petite fille.
Saqiyuq! Une toute petite fille, là, qui est sortie de moi! Je ris et pleure à la fois. Je crie: "Jo! C'est une fille?!?" Les yeux de mon amoureux deviennent plein d'eau, il rigole en sautant de bonheur puis file chercher les couvertures chaudes. Je la prends contre moi, ma petite fille. Je la colle, je la sens, je l'entoure de mes bras et regarde à nouveau son sexe. J'ai porté une fille, c'est elle la petite qui était avec moi depuis tout ce temps.
Enveloppées dans nos couvertures, on reste bien collées. Mon amoureux a aussi envie de la prendre, mais son cordon bat encore. Je lui offre alors d'y aller comme ça, avec le cordon, mais il n'aime pas l'idée. Il refuse néanmoins qu'on clampe tout de suite. On attendra 45 minutes. J'aurai le temps de la faire téter, elle aura besoin de soutien pour bien prendre le sein. Elle est fébrile. Je clampe ensuite et mon chum, torse nu, peut prendre sa fille contre lui.
Je continue à avoir de bonnes contractions. J'ai drôlement hâte que le placenta sorte de là. Ça saigne régulièrement, on change le piqué de temps à autre et je n'ai plus de patience. On décide de téléphoner à Marie, une sage-femme qui m'a offert son aide pour l'après naissance. En attendant je m'accroupis pour voir s'il ne sortirait pas de cette façon. Je le fais au-dessus d'un plat à vaisselle mais ne vient que du sang. Je pousse un peu, rien. Hum. Je suis frustrée, mais je n'ai pas peur. Le sang ne me dérange pas, je sais que les pertes sont dans la norme. J'ai tous mes esprits et suis en pleine forme. J'ai seulement hâte d'être lavée et dans mon lit avec mon homme et notre bébé.
Marie arrivera 1h20 après la naissance. Elle palpe mon utérus. Tout nous semble normal. Elle me dit qu'elle a de la syntométrine, qu'elle peut faire une injection. Avec un sourire en coin je lui dis que je ne pense pas du tout qu'on en soit rendues là. Elle ne dit rien puis se met à rire: "Tu as raison, qu'elle me dit. Tout va bien." J'ai l'impression qu'elle se ramène à 'l'ici/maintenant', je la sens plus relaxe. On remet la petite au sein. Marie s'assoit à côté de moi. On parle de la naissance, elle change mon piqué, tourne le cordon calmement. Je sens une contraction qui vient et je lui dis que je vais pousser. Je visualise le placenta qui s'en va. Je n'ai qu'à pousser un peu et je le sens décoller. Je dis qu'il s'en vient. Il sortira comme une caresse. Il est immense, un peu calcifié. Marie s'aperçoit ensuite qu'un mini bout de membrane sort encore de mon vagin. Ça saignotte alors on décide de clamper ce mini bout de membrane qui semble vouloir rentrer - ce qu'on ne souhaite pas. On attend 15 minutes, calmement. À la venue d'une contraction, je pousse et la voilà qui vient enfin! Le mini bout de membrane se transforme en immense pan de membrane et quelques gros caillots. Marie n'a jamais rien vu de tel!
Je suis heureuse d'avoir eu son oeil sur ce coup là. Ça n'aurait pas été "dangereux" sans elle, mais j'aurais eu des tranchées de l'enfer - sans compter l'étonnement à voir cette immense peau sortir de moi! Le 3e stade du travail aura duré plus d'une heure quarante cinq.
À l'examen, on voit que j'ai une déchirure du 2e degré. Marie propose des points. Je refuse. Après un bébé, un placenta et une membrane, y'en a marre d'être sollicitée à cet endroit! Je questionne Marie. Quel genre de 2e degré? Comment est la déchirure? Suite à ses réponses, ma décision est formelle, pas de points. Marie se range à mon avis en me disant que j'ai raison, rien ne justifie à priori des points si ce n'est le protocole. Mais on n'est pas dans le protocole. Je suis moi. Capable de prendre des décisions pour mon corps et surtout, capable d'assurer ma guérison.
Je peux enfin plonger dans mon bain de plantes pendant que le ménage de la chambre se fait. Marie vient m'aider à me vêtir et j'entends mon amoureux murmurer des mots doux au bébé. Nous sommes dans le silence. Je vois alors sur le plancher la robe que j'ai porté pendant l'accouchement. Je l'accroche délicatement et je dis: "Je vais la garder la robe. Quand ma fille sera prête à accoucher, je la lui donnerai et lui raconterai son histoire." Marie ne dit rien, mais ses yeux brillent drôlement.
Je pense alors à cette vieille conception inuit du temps. Ce temps qui n'est pas linéaire, mais plutôt fait de cercles et de spirales qui s'entrecroisent sans cesse, à l'infini. Au centre, ma vie est bercée par ces mouvements, portée par ce vent du temps, qui change parfois de direction mais qui toujours maintient sa force.
Blanche
Saqiyuq D. est née seule chez elle le 17 octobre 2008 à 18h06. Elle pesait 10 livres et 8 onces (4,7kg) et mesurait 23 pouces (57cm).